mardi 11 mars 2008

Ferrat contre Roxy

Sing Sing par Neda sur scrapiteria.blogspot.com
Je sais pas, je trouve que ce collage a un petit air de Klimt...


Soirée mélancolique. 

Minuit et des poussières, je m'allonge sur mon lit toute habillée et reste là, les yeux grands ouverts dans le noir, frissonnante dans l'air glacial qui s'engouffre entre les volets et les battants de la fenêtre grande ouverte. Le vent qui tout à l'heure hurlait dans la cheminée tremblante s'est tu mais la pluie, tenace, continue de couler à grosses gouttes sur le toit. 

Des images étranges et angoissantes de sacs plastiques mouillés et de chaussures trouées tournoient dans mon cerveau, et la barbe sale et rêche d'un SDF qui dépasse d'une capuche cachant des yeux résignés. 

Je me dit que je regarde trop les reportages misérabilistes de TF1, mais je flippe à mort et j'allume la radio. Guerre de l'ombre entre la femme de ménage et moi: à chaque fois qu'elle passe, elle met la fréquence de Chéri FM, d'où une certaine forme de mauvaise humeur les mercredis matins où j'ai oublié me régler la fréquence de mon réveil...

D'expérience, se faire réveiller par Céline Dion est une forme de torture particulièrement raffinée. 

Or ce soir, et pour des motifs totalement mystérieux, je tombe sur Ferrat chantant Aragon. 

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre.

Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant.

Que cette heure arrêtée au cadran de la montre.

Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

 

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines.

Et j'ai vu désormais le monde à ta façon.

J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines

Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines.

Comme au passant qui chante, on reprend sa chanson.

J'ai tout appris de toi jusqu'au sens de frisson.

 

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne.

Qu'il fait jour à midi, qu'un ciel peut être bleu

Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne.

Tu m'as pris par la main, dans cet enfer moderne

Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux.

Tu m'as pris par la main comme un amant heureux.

 

Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes.

N'est-ce pas un sanglot que la déconvenue

Une corde brisée aux doigts du guitariste

Et pourtant je vous dis que le bonheur existe.

Ailleurs que dans le rêve, ailleurs que dans les nues.

Terre, terre, voici ses rades inconnues.

 Louis Aragon, Le roman inachevé


Je me sens triste, abyssalement triste. Il y a cette beauté des mots et cet absolu de l’amour que la voix de Ferrat m’arrache en même temps qu’elle les révèle. Saveur amère de l’échec quotidien d’une vie nostalgique de celle des poèmes.

Avant de me mettre  pleurer pour l’éternité, je bondis sur mon ordinateur et la fausse vulgarité de Roxy Music me redonner l’envie de chanter devant ma glace avec ma brosse à cheveux pour micro.

Sauf qu’il est minuit, alors je vais me coucher. Ca vous étonne ?

De Ferrat, je ne peux que vous conseiller: La femme est l'avenir de l'homme L'amour est cerise, Il suffirait de presque rien et j'en passe... Et du Roxy Music (Brian Ferry)? Pourquoi pas Avalon, More than this et surtout Love is the Drug. 

To the Happy Web...


Petite précision avant de commencer: 

Étant d'une nature prudente et vilement flatteuse, je me suis permise de mettre mon blog sous la protection  d'un grand monsieur de la littérature française en empruntant à Stendhal sa célèbre dédicace de la fin de la Chartreuse de Parme "To The Happy Few"...
 
"Milan en 1796
Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l'Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l'arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale: c'était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale."

(250 pages écrites en sept semaines de décembre 1853)